Question à mon Église
Auteur du texte: André Gadbois ~ Publié le Samedi 12 juillet 2008
Le 21 novembre 2007, le primat de l’Église canadienne, un hiérarque bien en vue dans l’Église catholique romaine, a laissé sortir de son intérieur des mots qui bouillonnaient en lui. Des mots humains, des mots simplement humains, résultat de sa pensée et de son expérience « pastorale ». Avant lui et depuis des millénaires sur tous les continents, d’autres l’ont fait dans tous les domaines : politique, poésie, sciences, théologie, arts, économie, justice, au-delà ,… ; il s’est joint à eux. Ses mots ont eu une grande résonance parce qu’ils impliquaient Dieu, l’Église, le peuple du Québec et l’expérience de la condition humaine, et parce qu’ils provenaient d’un hiérarque connu. Les mots actuels de ce croyant ont heurté une majorité de Québécois, croyants ou non… comme ceux de Paul ont pu heurter ceux de Pierre. Par ces mots humains en conflit, la Parole est toujours à l’œuvre, « toujours impliquée dans l’histoire, poursuivant toujours un projet qu’elle seule connaît et auquel chaque génération d’humains a à s’ajuster, chaque homme, si petit soit-il, chaque femme si petite soit-elle. »(1)
Le christianisme est un des nombreux courants qui a cherché à entendre cette Parole et à l’interpréter dans l’esprit de Jésus de Nazareth dont le message était essentiellement subversif (selon le dictionnaire, le subversif menace les systèmes et les valeurs reçues). Pour servir ce message est née l’institution Église qui à maintes reprises au cours des siècles a oublié sa fonction d’outil, s’est déchirée sur la place publique et a laissé son appareil étouffer ce ferment qu’est l’Évangile.
« De l’Église nous avons fait une organisation comme les autres.
Toutes nos forces sont passées à la mettre sur pied, elles passent maintenant
à la faire fonctionner. Et cela marche, plus ou moins,
plutôt moins que plus, mais cela marche.
Seulement cela marche comme une machine,
comme une machine, et non pas comme la vie. » (2)
Ces propos d’Athénagoras, patriarche de Constantinople, nous interpellent : notre Église sert-elle la vie d’aujourd’hui? Pourrait-elle la servir davantage? En cherchant à être convenable et prudente, elle est devenue ennuyeuse pour une majorité de Québécois et de Québécoises. En s’efforçant sans cesse de protéger et de défendre une doctrine assez dogmatique, elle a négligé de tenir compte de l’expérience de la condition humaine au service de laquelle Jésus s’était placé. « La foi n’est pas un appel à faire ou dire la même chose que nos prédécesseurs, mais à reconnaître chez eux ce qui nous motive, de l’intérieur, à nous exprimer de façon neuve, issue de notre culture. »(3) Le danger que la mystique soit dévorée par l’institution à laquelle elle a donné naissance demeure réel autant pour un parti politique, une organisation non gouvernementale qu’une Église. Que reste-t-il aujourd’hui, dans les faits, de la folie évangélique? Se pourrait-il que la machine ait bouffé la nourriture? Bien sûr, Vatican II a ébranlé les colonnes du temple; mais rapidement et habilement (comme en politique), les hauts fonctionnaires ont repris les choses en main. L’intervention récente du primat de l’Église canadienne en est un pâle reflet : se moquant de la collégialité avec ses frères évêques du Québec et, ce qui est oublié trop souvent, avec ses frères et sœurs de l’Église du Québec, il s’est comporté comme « un spécialiste de la minauderie » (expression de Hans Küng parlant de la curie romaine) et a blessé au cœur des milliers de personnes. Le prochain Congrès eucharistique de Québec patronné par cet hiérarque ne risque-t-il pas de présenter en spectacle une « Église incapable de se départir de ses anciens vêtements d’apparat »(4), de SA vérité et de sa logique d’exclusion ?
Les coreligionnaires de Jésus n’idolâtraient-ils pas le Temple de Jérusalem et ne considéraient-ils pas leur clergé comme ayant la vérité et la Loi de Moïse comme immuable ? N’avaient-ils pas un peu de racisme en eux ? Quels rapports les riches avaient-ils avec les pauvres, et les savants avec les ignorants? Et que pensaient-ils de l’autorité politique, de la maladie, de la richesse, de la justice, du pardon, de l’avenir ? L’attitude de Jésus, ses actes et ses paroles au milieu d’eux nous amènent loin des documents pontificaux, loin de la petite morale, des diktats, des menaces et du négoce, et nous font comprendre comment il s’est situé au service de la vie chez lui (les affaires de son Père), allant même jusqu’à contester les institutions (incluant la religieuse) fermées sur elle-même comme un scaphandrier. « Jésus a confié à l’Église, non le salut heureusement car il y aurait peu de sauvés, mais la mission de transmettre cette foi si nécessaire pour que les hommes ne se découragent pas et s’attellent à cette œuvre de la transformation de l’univers. » (5) Avec des hauts et des bas, notre Église a parfois suivi ses traces; qu’en est-il aujourd’hui ?
- Ne devrait-elle pas réapprendre la modestie, cesser de parler d’elle, accueillir les humbles et simples moyens que lui offre la vie des chrétiens et des chrétiennes d’aujourd’hui, référer plus souvent à l’homme de Nazareth ? S’ajuster est-il une opération si périlleuse, si téméraire, si hasardeuse ? Les talents, devons-nous les enterrer ou les faire fructifier ? Pourquoi certains talents seraient-ils réservés à une classe en particulier ?
- Ne devrait-elle pas aussi s’exercer à la souplesse, à la conversion, aux choix faits par le Ressuscité qui a dû en mourir ? Quels sont les besoins et ministères nécessaires pour nourrir la foi et l’espérance des croyants, croyantes et gens de bonne volonté d’aujourd’hui ? Devant la pénurie de prêtres, faut-il en faire venir d’autres continents pour être pasteurs des communautés d’ici ? « Pour qu’il nous soit possible de croire, d’espérer et d’aimer, il nous faut nous dire de façon adaptée le monde, l’être humain et Dieu : un monde qui n’est plus celui des Anciens, un humain qui se conçoit différemment, un Dieu qui ne cesse de révéler d’autres aspects de lui. » (6)
- Ne devrait-elle pas se limiter aux besoins de sa mission ? Il y a le gros appareil qui fonctionne comme un État (ambassadeurs, nonces, diplomates,…) et le petit qui fonctionne comme une province. Quand le gros tousse, le petit se sent obligé de l’imiter pour être en communion : ce n’est pas de la communion mais de la contagion (transmission d’une maladie ou imitation involontaire). Qu’attend la province pour être en véritable communion et réapprendre l’irrespect à la façon de Jésus devant la Curie de son époque ? Qu’attendent les Églises locales pour se dépouiller des appareils et des schèmes mentaux qui alourdissent leur mission ? Qu’attendent les assemblées épiscopales pour nommer les pressions d’en haut visant à faire fonctionner LA machine et celles d’en bas cherchant sens et réconfort, et par la suite accepter collégialement les conséquences de leurs choix ?
- Ne devrait-elle pas accueillir la critique comme une occasion de mutation qui ne dénature pas, une occasion de mûrissement qui fait partie de l’évolution, une occasion d’ajustement par souci de la mission dans des sociétés nouvelles, une occasion de prendre un bain d’eau et d’Esprit ? « Dans l’état actuel des choses et de la législation de l’Église, le pape et les évêques ont le devoir d’être prêts à reconsidérer les règles qui concernent la « juste » liberté de penser et d’expression dans l’Église. » (7) Comme il serait agréable qu’un évêque nous dise nettement le fond de sa pensée personnelle sur un point précis, la raison qui le pousse à penser ainsi, et la nécessité de l’obligation de nous conformer à sa pensée ! Cette façon d’être, aux antipodes de la minauderie, ressemble à du respect : les dialogues de Jésus avec ses contemporains en étaient imprégnés; ne devraient-ils pas être notre inspiration ?
- Ne devrait-elle pas enfin porter à bout de bras la Bonne Nouvelle sans condition ? Porter plus que le lectionnaire à bout de bras au début de l’eucharistie ! Porter cette Bonne Nouvelle en toutes occasions! L’Église est-elle capable aujourd’hui de dire : « Je n’ai ni argent ni or, mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus-Christ de Nazareth, marche, vis, grandis! » ? Le dire à une personne homosexuelle, à une personne divorcée et remariée, à un couple ou à une femme qui a pris la décision de mettre un terme à la grossesse, à un prêtre qui désire se marier,… L’Église de Montréal est-elle en état de dire : « Je suis libre, disponible, avec le monde; libre parce qu’au service de l’Évangile » ? À maintes reprises dans le passé, l’Église a porté cette Bonne Nouvelle en se faisant proche des besoins des populations. Malheureusement aujourd’hui elle voile cette Bonne Nouvelle, elle irrite, elle déçoit, elle décourage, et la malhabile demande de pardon du primat de l’Église canadienne l’a confirmé.
« Ce n’est pas en s’accrochant à des formulations périmées ou à des structures inadaptées que l’on rallumera le feu. Aussi, les tensions que nous vivons de ce temps-ci ne sont pas une maladie honteuse, mais un signe de vitalité, une crise nécessaire à un changement authentique de structures fossilisées. Le changement est une attitude normale dans l’Église-institution et même une attitude nécessaire pour que le message intouchable de l’Évangile soit audible dans le monde de ce temps. » (Laurette Lepage, 7 novembre 2007). Qu’attendons-nous pour proposer aujourd’hui Jésus-Christ à tous les âges de la vie ? L’intervention du primat de l’Église canadienne nous a fait voir qu’avant de proposer le pardon aux hommes et aux femmes d’ici, l’institution ecclésiale doit redevenir crédible, sacrement du message de Jésus de Nazareth.
André Gadbois
Écrit le 4 mars 2008
(1) MYRE, André, Pour l’avenir du monde, Fides, 2008 p. 16
(2) CLÉMENT, Olivier, Dialogue avec Athénagoras, Fayard.
(3) MYRE, op. cit., p. 24
(4) LEMIEUX, R. et RACINE J., revue Relations février 2008, p. 22
(5) BARREAU, Jean-Claude, Questions à mon église, Stock, 1972, p. 92
(6) MYRE, op. cit. p. 24
(7) NAUD, André, Pour une éthique de la parole épiscopale, Fides, 2002, p. 24
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