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La non liberté de parole des évêques

Il importe de souligner l’importance de la vision d’un rôle, puisque selon telle vision une liberté de pensée et d’expression serait permise pour les évêques, face à l’enseignement du pape, alors que selon une autre vision cette liberté serait exclue. Un lien existe aussi entre un genre d’autorité exercé et un pouvoir donné ou non à des évêques.

Ainsi, avec une Église de Rome exerçant une autorité – soit selon le modèle de l’armée, soit à la manière d’un monarque au pouvoir absolu – le rôle des évêques se limiterait à exécuter les ordres provenant de Rome. La vision d’un tel rôle ne donnerait aux évêques ni une liberté de pensée ni une liberté de parole. J’ai déjà fait une recherche en histoire sur la situation de l’Église sous le règne de Pie X, alors qu’il était actif à faire la guerre à la modernité, et il fonctionnait selon le modèle de l’armée.

Deux visions présentes dans l’Église selon André Naud

Une première vision

Une première  vision  amène  à  considérer  qu’il  est  du  rôle  des évêques d’accepter un enseignement pontifical avec une « attitude de soumission de l’intelligence  et  du cÅ“ur (1) ».  Cette  vision  lui  paraît  une  conséquence découlant de la grande place prise par l’autorité du pape surtout depuis la fin du 18e siècle. Rappelons ici qu’au 19e siècle, Pie IX s’est battu avec la plus grande des énergies pour que les papes puissent continuer à régner tels des monarques au pouvoir absolu.

Des personnes, et il donne en exemple les fidèles à la pensée ultramontaine, sont incapables d’adopter une autre vision que celle-là, et ce, même après qu’il fut question de collégialité épiscopale avec Vatican II.

Il est très pertinent, de la part d’André Naud, de donner en exemple des personnes à la »pensée ultramontaine », car cela désigne une façon très particulière de penser et d’agir relativement à l’autorité du pape, et cela correspond tout à fait à cette vision du rôle des évêques mentionnée dans cette première vision. Le sens du mot ultramontain de l’Histoire religtieuse (2) est le suivant: « 1. Subst.et adj. (Celui, celle) qui soutient et défend les positions traditionnelles de l’Église italienne, le pouvoir absolu, spirituel et temporel du pape. » J’ai déjà perçu, dans l’histoire de l’Église du 19e siècle, l’existence d’ultramontains au Québec non seulement chez des laïcs mais aussi dans le clergé. Ainsi outre des journalistes ultramontains qui tempêtaient à travers leurs articles dans les journaux, Mgr Jean Jacques Lartigue et Mgr Ignace Bourget étaient foncièrement ultramontains. J’ai relevé des constantes dans les comportements des personnes ayant une pensée ultramontaine. Ils se montrent rigoristes dans leurs interpétations de toute parole venant du pape comme si chacune était sacrée, et ils visent à répandre, à diffuser, et à imposer une uniformité de pensée dans l’Église.

Réaction d’André Naud face à cette première vision

Selon  André  Naud,  adopter  cette  vision  du  rôle  des  évêques  face  à l’enseignement du pape conduit à les considérer « comme de pures courroies de transmission » par rapport à  Rome; c’est aussi  s’attendre à  ce  que  les évêques « se contentent de répercuter avec fidélité l’enseignement pontifical (3) ». Une telle vision ne  permet  pas  aux  évêques de  vivre  une  vraie  co-responsabilité avec Rome concernant les contenus d’enseignement. Il est clair pour André Naud qu’avec cette vision, les évêques ne participent pas vraiment à la fonction magistérielle de l’Église. Encore plus, cette vision du rôle des évêques face à l’enseignement du pape va en sens contraire des propos de Vatican II sur la collégialité des évêques.

Une deuxième vision du rôle des évêques

Une  deuxième  vision  du rôle  des  évêques  face  à  l’enseignement  pontifical  c’est  de considérer  qu’ils  ont  plus  ou moins  la même liberté que celle accordée aux  théologiens (4) .

Réaction d’André Naud face à cette deuxième vision

À  travers  divers propos,  André  Naud  vise  à  démontrer que  la liberté des évêques n’est pas la même que celle des théologiens (5). Entre autres, il affirme que la fonction magistérielle des évêques est d’une nature différente de la fonction des théologiens. Face à l’enseignement du pape, il est dans la nature de la fonction des théologiens « d’examiner cet enseignement à la lumière d’un objectif de vérification critique (6) » et, pour les théologiens, l’enseignement qui provient du pape se distingue nettement de leur propre enseignement, mais il n’en va pas de même pour les évêques qui sont très concernés par l’enseignement du pape quand celui-ci s’adresse à l’Église universelle, car les choses se passent comme s’il s’agissait de leur propre enseignement.

Un problème majeur lié à l’enseignement des évêques

Un rapport correct à établir entre la double responsabilité des évêques

Aux yeux d’André Naud, les évêques sont malpris entre deux fidélités qui peuvent devenir antagonistes si l’accent est mis de manière abusive sur l’une d’elle. Quand un enseignement émane du pape, celui-ci s’attend à leur solidarité  Par contre, les évêques ont une double responsabilité: ils doivent favoriser l’unité de l’Église  universelle  ainsi  que  l’unité  de  leur  propre Église, mais ils doivent  aussi  enseigner d’une manière responsable, ce qui  nécessite  qu’ils  puissent  avoir  la  liberté  de  rechercher  la  vérité  afin d’exprimer  leur  vraie  pensée.  Le  problème  majeur  lié  foncièrement  à  l’enseignement des évêques, c’est le rapport correct à établir entre ces deux responsabilités (7).

Quelle est la responsabilité prioritaire, et quel rapport établir entre elles?

« Les évêques  sont  responsable de  l’unité de leur propre Église et, avec le pape, de l’unité de l’Église universelle (8) ». Il est clair pour André Naud qu’il faut préciser cet énoncé trop facile qui circule dans  l’Église. À ses  yeux, l’unité  que  doivent  rechercher  les  évêques  est  seulement  cette  unité fondamentale  liée  aux  vérités  essentielles  de  la  foi (9).  À  ce  sujet,  il dit:« L’Église est une dans sa foi essentielle: elle ne l’est pas dans toutes ses pensées, encore moins dans toutes ses pratiques (10) »Â .

La recherche de la vérité est prioritaire par rapport au souci de l’unité, mais cette recherche nécessite la liberté de la rechercher. Il  n’est pas possible, pour les évêques, d’établir un rapport correct entre leur devoir de favoriser l’unité et leur devoir de rechercher la vérité, s’ils sont pris dans un contexte ne leur permettant pas la liberté  nécessaire à cette recherche de la vérité. Sans une juste liberté de rechercher la vérité, on en arrive soit à une pensée paralysée, soit à une manière de penser qui mime celle de Rome, ou encore à une tendance à répéter vainement des acquis comme si ceux-ci méritaient un statut définitif (11). Nous voyons ici qu’il n’est pas question, alors, de liberté de pensée ou liberté de parole pour les évêques.

Absence d’une vraie liberté

Résumons ici la pensée d’André Naud. Un contexte demandant aux évêques de subordonner leur intelligence et leur cÅ“ur, en se limitant à un  rôle de mimétisme ou de simple répétiteur d’une pensée exclusivement élaborée par Rome, ne permet pas aux évêques de vivre une vraie co-responsabilité avec Rome  concernant  les  contenus  d’enseignement.  On  se  souvient  de l’affirmation d’André Naud, à savoir que ces comportements vont en sens contraire des propos de Vatican II sur la collégialité des évêques. Autrement dit,  dans  un  tel  contexte,  ils  ne  participent  pas  vraiment à la fonction Magistérielle de l’Église, car s’ils ont le devoir d’enseigner, ils ont le devoir de le faire d’une manière responsable, comme le dit André Naud (12), ce qui demande la liberté nécessaire pour rechercher la vérité, afin qu’ils puissent en arriver à exprimer leur vraie pensée.

Un problème faisant partie de la réalité

Il nous vient une question: Quand André Naud se penche sur la liberté des évêques face à l’enseignement du pape, s’agit-il d’un simple exercice intellectuel consistant à préciser quel rôle des évêques correspond ou ne correspond pas à la collégialité épiscopale dont parlait Vatican II?  Ou si André Naud vise la vraie situation que vivent les évêques dans le contexte de la relation qu’ils ont avec Rome?

En parcourant tout le troisième chapitre, on peut voir qu’il vise le contexte réél, créé  par  Rome  et  imposé  aux  évêques. Ce  contexte  ne permet pas l’existence de la collégialité épiscopale mise de l’avant par Vatican II. André Naud a observé des signes ou symptômes, chez des évêques, trahissant des malaises, de l’inconfort, ou un mal-être  dans leur relation avec Rome (13); il a  pu  voir  aussi,  émanant de  Rome,  des façons de parler et des façons de procéder qui ne permettent pas aux évêques qu’ils soient authentiques face à un enseignement pontifical.

André Naud précise que les choses se passent dans l’Église de manière à cacher l’existence de ce problème (14). Mais bien sûr, il faut mentionner ici que des évêques ultramontains ne seraient pas touchés par l’absence d’une liberté de parole pour les évêques, puisqu’il fait partie de leur mentalité de sacraliser  tout  ce  qu’un  pape  pourrait  dire ou  pourrait faire, et qu’ils ne seraient  pas  d’accord  aussi  avec  la  collégialité  épiscopale  avancée par Vatican II.

Il ressort clairement des  propos  d’André Naud  qu’il  existe,  selon lui,  un problème important dans l’Église touchant la liberté nécessaire aux évêques pour qu’ils puissent vivre une collégialité épiscopale, être authentiques face à tout enseignement  provenant  de  Rome et, enfin, qu’ils puissent livrer un enseignement  responsable.  Les enseignements  pontificaux,  dit-il,  sont présentés comme des enseignements de l’Église et, tels  que  présentés, ils donnent à croire que la pensée des évêques est toujours en  parfait  accord avec ces enseignements, ou encore qu’il y a toujours une  unamité chez les évêques  face  à  tout  enseignement  émanant  du  pape.  Croire  cela  ne correspond pas à la réalité selon lui (15) .

Dans son livre Pour une éthique de la parole épiscopale publié l’année de sa mort, soit quinze ans après Le Magistère incertain, le langage d’André Naud est plus affirmatif et direct quand il parle de la relation entre le magistère de Rome et le magistère des évêques quand ceux-ci parlent à titre personnel et en tant qu’évêques. Selon lui, il est très facile d’observer que chaque fois que surgit  une  question  paraissant  plus  ou  moins  importante  et  pouvant concerner  toute  l’Église,  un  contexe  se  met  en  place où le magistère de Rome impose le silence, et  le  magistère  de ces évêques  accepte,  presque d’une manière systématique, de  se  soumettre ou  de ne rien dire: cela  nuit considérablement, dit-il, à la crédibilité des deux magistères (16).

L’institution, créée par Rome, des questions réservées au pape

Absence  du droit d’exprimer une  divergence  d’opinion face aux questions réservées. André Naud  traite aussi du sujet de  l’institution  des  questions réservées  au  pape.  Il  existe  bel et  bien une  politique à Rome qui vise à accaparer la plupart des questions controversées et délicates au moyen de l’institution  des questions réservées au  pape. Il parle d’abord de questions réservées  post  factum. Qu’est-ce  que  cela  signifie  concrètement?  Cela signifie une absence du droit d’exprimer une opinion différente de celle du pape  après  que  celui-ci se soit prononcé sur un sujet. Puis,  André  Naud ajoute l’existence  d’une  politique concernant des questions réservées anté factum. Cela signifie encore une  absence  du  droit d’exprimer une opinion différente de celle du  pape,  mais  cette fois-ci,  avant que celui-ci se soit prononcé (17). Donc, si on résume, les évêques ne doivent pas se prononcer post factum, soit après que le pape se soit prononcé, et pas davantage anté factum, c’est-à-dire avant que le pape se soit prononcé. Alors si les évêques ne  doivent  ni se  prononcer  avant,  ni se  prononcer  après, ni  émettre une opinion  différente  de celle  du pape,  que l eur reste-t’il comme possibilité d’expression?  Il  leur reste seulement la possibilité de parler en  conformité avec Rome, et après que Rome a parlé.

Le système des questions réservées face à l’histoire

Ce  système  est-il  une  nouveauté  ou  existait-il  autrefois?  André Naud précise que ce  système  existait  avant  Vatican II, et qu’il est revenu après Vatican II. Il rapporte que la question de l’accès des femmes aux ministères ordonnés a fait partie des questions réservées au pape. Il  donne  aussi  en exemple, la fameuse question de la limitation des naissances qui avait été soustraite par Paul VI à toute discussion des évêques (18).

Travail de recherche d’André Naud sur la légitimité des questions réservées

Devant cette institution des questions réservées, André Naud pose les trois questions suivantes: « le système des questions réservées est-il légitime et est-il  compatible  avec  la  responsabilité  magistérielle  des  évêques?  ce système  est-il  légitime  lorsqu’il  s’agit  de questions  relevant  de  la  loi naturelle? ce système  est-il  souhaitable  pour l’Église? (19) ».  André Naud, suite  à  un  travail  de  recherche  sur  ces  sujets,  répond  par  un  non  à  toutes  ces questions. La démonstration de son travail de recherche  ainsi que de ses divers  arguments,  allant  tous  dans  le  sens  qu’un régime de questions réservées est à la fois illégitime et inacceptable, pourrait constituer en soi une histoire intéressante.

Les mauvaises conséquences possibles du système des questions réservées

Il va jusqu’à dire que l’existence de ce système est contre-productif  parce que cela mine la crédibilité du Magistère ecclésial. Effectivement, « dans un monde  extrêmement  complexe,  où  les  savoirs  se  diversifient  et  se multiplient mais restent emmêlés les uns aux autres (20) » en agissant de la sorte, poursuit-il, le Saint-Siège court de trop gros risques. Mais de quels risques parle-t’il? Entre autres, celui de mal évaluer une question ou  une conjoncture; celui  de  manquer  d’informations  importantes  face  à  des aspects qui devraient être pris en considération, et alors conséquemment en sortirait une évaluation erronée face à  l’ensemble d’une problématique. Il y aurait aussi le risque de prises de position qui ne pourraient pas répondre aux  besoins  du  présent, ou  qui  ne  tiendraient  pas compte de l’état des savoirs. Bref, cela multiplie pour le pape les risques de se tromper.

Enfin, il voit que ce système des questions réservées produit un effet négatif sur le pape lui-même. Quel effet?  « Il sépare le Magistère pontifical de tous ses enracinements dans le  réel de la communauté humaine (21) ».  Est-ce à cause de cela, que certaines personnes dans l’Église ont la forte impression que Benoît XVI est déconnecté de la réalité?

Incompatibilité de ce système avec le concile de Vatican II

Il est clair, pour André Naud, que ce système ne correspond pas à la nature de cette Église entrevue par le concile de Vatican II. Plus encore, ce système manque  gravement  de  respect  non  seulement  envers  la  compétence épiscopale mais aussi envers la variété des éléments qui composent l’Église. Ce système, dit-il, « ne permet pas cette vaste circulation de la pensée et de la réflexion  libre que réclame le fait que la foi chrétienne habite le cÅ“ur et l’esprit de chaque croyant, l’appelant à participer à la vaste réflexion de toute la communauté humaine (22 ) « .

Yolande Potvin
FAN Trois-Rivières/Nicolet

 

Références:

1. Voir  p.  126   dans  le  3e chapitre  de  l’ouvrage  d’André Naud,  Le Magistère  incertain,  Montréal,  Fidès,  1987,   268 pages.

2.Définition  puisée, en  octobre  2009,  à  l’adresse  Internet   suivante:http://www.lexilogos.com/francais_langue_dictionnaires.htm dans  le  dictionnaire « Le  trésor  de la  langue française ».

3. André Naud, op. cit. p. 127.

4. Ibid.,  p 127.

5. Pour  en  savoir  plus  long  concernant  les  théologiens,  voir son 4e chapitre,  p.171-208, où  il élabore sur le statut du théologien, sa liberté p. 179-193, et ses rapports avec le Magistère.

6.  André Naud, op. cit. p. 128.

7.  Ibid., voir p. 128, 136, puis 132.

8.  André Naud, op. cit. p. 136.

9.  Ibid., p. 138.

10. Ibid., p. 135.

11. Ibid., p. 136-137.

12. Ibid., p. 132.

13. Ibid., p. 128 à 131.

14. Ibid., p. 129.

15. Ibid., p. 130-131.

16. Voir p. 52 dans son ouvrage Pour une éthique de la parole épiscopale, Fidès, 2002,  63  pages.

17. Voir André Naud, Le Magistère incertain,  p. 140-141.

18. André Naud,  op. cit. p. 141.

19. Ibid., p. 141.

20. Ibid., p. 146.

21. Ibid., p. 146.

22. Ibid., p. 146.

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